El Niño 2026 : l’altimétrie révèle des similitudes avec l’événement extrême de 1997
Image of the Month - July 2026
Un épisode El Niño est en cours de développement dans le Pacifique tropical depuis plusieurs mois. Comme pour la plupart des événements El Niño, son intensité — mesurée par les anomalies de température de surface de la mer dans le Pacifique équatorial — devrait atteindre son maximum entre novembre et décembre. À ce stade, les modèles climatiques prévoient un événement d'intensité modérée à forte, voire très forte. Toutefois, les incertitudes demeurent, car la prévision des événements extrêmes reste particulièrement difficile.
Cette difficulté tient notamment à la capacité limitée des modèles à représenter correctement les interactions océan-atmosphère dans l'est du Pacifique équatorial. Cette région joue un rôle clé dans l'amplification des épisodes El Niño. Lorsque la température de surface de la mer dépasse un seuil d'environ 28 °C, la convection atmosphérique profonde se renforce considérablement. Les mouvements ascendants d'air qui en résultent favorisent l'apparition de vents d'ouest intenses en surface, lesquels amplifient à leur tour les anomalies chaudes de température de surface de la mer. Cette rétroaction positive, connue sous le nom de rétroaction de Bjerknes, peut s’emballer et conduire au développement d'événements extrêmes, parfois qualifiés de « super El Niño ».
L'événement de 1997 constitue l'exemple emblématique d'un tel phénomène. Observé à une époque où les systèmes satellitaires et les réseaux de mesures in situ étaient déjà largement opérationnels, il demeure aujourd'hui la référence utilisée pour évaluer le potentiel d'intensification des événements El Niño.
L'altimétrie satellitaire joue un rôle central dans la détection précoce des signaux annonciateurs de ces événements. Le niveau de la mer le long de l'équateur est particulièrement sensible aux rafales de vents d'ouest, qui perturbent les alizés et génèrent des ondes océaniques de grande échelle (planétaire), appelées ondes de Kelvin et ondes de Rossby. Ces ondes transmettent en quelques mois des anomalies du niveau de la mer à travers le bassin Pacifique.
Pour qu'un épisode El Niño se développe, plusieurs épisodes de vents d'ouest doivent généralement se produire au cours des premiers mois de l'année, voire dès la fin de l'année précédente. En 1997, des ondes de Kelvin particulièrement marquées ont été générées en décembre 1996 puis en mars 1997. Leur propagation vers l'est a entraîné un approfondissement de la thermocline dans l'est du Pacifique normalement maintenu froid par le phénomène de remontée d’eau froide (upwelling), favorisant un réchauffement suffisamment important pour déclencher l'amplification non linéaire caractéristique des événements extrêmes.
La situation observée au premier semestre 2026 présente certaines similitudes avec celle de 1997. Une première onde de Kelvin a été générée en janvier 2026, suivie d'une seconde en mars 2026 (voir figure 1). La première a été suffisamment intense pour provoquer, deux mois plus tard, l'apparition d'anomalies chaudes de température de surface le long des côtes du Pérou. Ce réchauffement a conduit les autorités péruviennes à déclarer dès février un état d'alerte concernant le développement d'un El Niño côtier. Depuis avril, les eaux anormalement chaudes se sont progressivement étendues vers le large sous l'effet de la seconde onde de Kelvin.
Depuis lors, un mécanisme d'amplification semble s'être mis en place. Le réchauffement induit par ces ondes favorise le déplacement vers l'est de la zone principale de convection atmosphérique, ce qui contribue à l'affaiblissement des alizés et renforce encore le réchauffement du Pacifique équatorial.
L'ampleur potentielle de ce processus dépend également du contenu thermique de l'océan tropical, considéré comme l'un des indicatrices précurseur clefs de l'intensité future d'un épisode El Niño. Ce contenu thermique peut être estimé à partir des anomalies de hauteur de mer observées par altimétrie dans la bande équatoriale. Les observations actuelles suggèrent que les réserves de chaleur accumulées dans le Pacifique tropical sont du même ordre de grandeur de celles observées en 1997 à la même période (Figure 2).
Toutefois, la comparaison entre les deux événements doit être nuancée. Le Pacifique tropical évolue aujourd'hui dans un climat plus chaud qu'au cours des années 1990, tandis que le niveau moyen des mers s'est élevé sous l'effet du changement climatique (voir Figure 1 et Figure 2). Ces modifications de l'état moyen de l'océan pourraient influencer les mécanismes de développement d'ENSO, mais leurs effets restent encore mal quantifiés. En conséquence, l'incertitude concernant l'intensité finale de l'événement demeure importante en ce mois de juin. Les prévisions climatiques devraient toutefois gagner en fiabilité à partir de juillet et d'août, lorsque la prévisibilité saisonnière d'ENSO augmente généralement.
Une autre question scientifique majeure concerne les interactions entre El Niño et les modes de variabilité régionale observés le long de la côte ouest de l'Amérique du Sud, communément appelés « El Niño côtiers ». Ces événements régionaux peuvent résulter de la propagation d'ondes côtières issues des perturbations équatoriales associées aux ondes de Kelvin. Ils peuvent également rétroagir sur l'évolution d'El Niño à l'échelle du bassin, soit en préconditionnant l'océan, soit en modulant les anomalies atmosphériques régionales.
C'est précisément l'un des objectifs du projet OSTST-CENDA, qui vise à mieux comprendre la dynamique de ces événements côtiers grâce à l'utilisation conjointe de données altimétriques et de modèles océaniques de différentes complexités. L'altimétrie, combinée aux simulations océaniques produites par assimilation de données (réanalyses), permet notamment d'accéder à la structure verticale des perturbations océaniques, une information essentielle pour comprendre les mécanismes de propagation et leurs impacts sur la circulation régionale. Les données Swot pourraient aider sur la dynamique côtière, surtout une fois que les séries temporelles seront plus longues.
Actuellement, des anomalies chaudes significatives sont observées le long des côtes du Pérou et du Chili, où leurs effets commencent déjà à se faire sentir sur les conditions météorologiques et les écosystèmes marins. Si l'événement El Niño du Pacifique évolue conformément aux scénarios les plus intenses envisagés par les modèles, les conditions exceptionnellement chaudes déjà présentes dans cette région pourraient encore se renforcer. Les conséquences socio-économiques pourraient alors être importantes, en particulier pour les ressources halieutiques, les activités de pêche et les populations côtières du Pérou et du Chili.
B. De Witte, Cerfacs
Voir aussi :
- Applications : ENSO
Données : indicateur ENSO
Autres sites sur ce thème :
- WMO El Niño/La Niña Updates
- International Research Institute ENSO Forecast page
- Noaa Climate prediction center (monitoring and forecasts)
- El Niño : quel est le rôle des satellites dans la prévision du phénomène ? (Cnes)
Référence :
- Eduardo Martínez V., Cristian Martinez-Villalobos, Boris Dewitte, Predictability of Chilean Coastal El Niño: Insights From A Low-Order Modeling Approach, submitted to Climate Dynamics, https://doi.org/10.21203/rs.3.rs-8484917/v1











